Incarnatio, c'est peindre avec la lumière. Il n'y a ni appareil ni objectif. Dans le noir, je place des choses entre le papier gélatino-argentique et différentes sources de lumière : des minéraux, des champignons, tout ce qui, dans la pièce, peut retenir ou dévier un rayon. Je travaille à l'aveugle. Ce que la lumière a fait en chemin vers le papier ne se voit qu'après le dernier rinçage, si bien que chaque exposition est un essai, et que l'essentiel est un jeu.
Là où un photon atteint l'émulsion, il libère un électron dans un cristal d'halogénure d'argent. L'électron ne se déplace dans le réseau que lorsque le cristal qui l'entoure prend exactement la bonne géométrie, et il transforme alors un ion d'argent en un seul atome d'argent métallique. C'est l'image latente. On ne peut ni la voir ni la défaire, et le révélateur ne fait que l'amener à la surface. Ce qui apparaît sur le papier enregistre la rencontre de la lumière et des choses qu'elle a traversées, à l'échelle quantique.
J'ai nommé la série Incarnatio parce que cette rencontre a la forme d'une incarnation. La lumière n'a ni masse ni position fixe, elle existe comme une distribution de probabilités jusqu'à l'instant où elle est absorbée, puis elle devient argent et demeure. Dans l'expérience des fentes de Young, une particule reste une superposition d'états possibles tant qu'elle n'est pas détectée, et la détection décide lequel devient réel. Dans la chambre noire, c'est le papier qui détecte, et le tirage est ce que la mesure laisse derrière elle.
Les œuvres portent pour titre la notation de cette densité de probabilité, |ψ|²-001, |ψ|²-002. Le jeu se poursuit dans la chimie, avec le blanchiment au ferricyanure de potassium, l'effet Sabattier et le mordançage, qui interrompent l'événement après qu'il a eu lieu et laissent dans l'argent une seconde structure. Des formes qui évoquent des orbitales électroniques ou des galaxies naissent du hasard dans l'argent, sans que ma main y soit pour rien. Elles ressemblent au ciel parce qu'un nuage d'électrons et un amas de galaxies obéissent aux mêmes lois de densité et de répartition.
Lectio signifie lecture en latin. La série a commencé avec des lames minces de roche, deux filtres polarisants et un microscope, et avec une question que j'ai emportée de la géophysique, celle des conditions dans lesquelles la matière devient lisible.
Entre des polariseurs croisés, la plus grande partie de la matière reste sombre. La lumière ne passe que là où un cristal la traite de façon inégale, là où le réseau sépare un faisceau en deux qui voyagent à des vitesses différentes et se rejoignent à l'analyseur, où ils font la couleur de ces images. Un cristal cubique reste noir. Son ordre est trop égal pour donner à la lumière quoi que ce soit à porter.
Ce que le microscope enregistre, c'est donc l'asymétrie à l'intérieur du minéral, ce léger écart à l'égalité parfaite que la pierre garde depuis l'instant de sa formation. C'est un texte que seule la lumière peut lire. En lumière ordinaire, une lame mince est une tranche de roche pâle, presque incolore. Entre les polariseurs, la même tranche montre comment le cristal a grandi et où il a été contraint, écrit en couleur. L'écriture était dans la pierre depuis toujours, et elle ne devient lisible que lorsqu'une lumière d'une seule direction la traverse. La photographier, c'est ma façon de lire ce qui est écrit dans la pierre.
Ce sont des études pour une installation que j'appelle Inhabited Light. La micrographie d'un minéral, quelques centaines de micromètres de cristal vus au microscope polarisant, est projetée à la taille d'une pièce, sur les murs et de nouveau sur la pierre dont elle vient.
À cette échelle, la biréfringence et les teintes d'interférence cessent d'être une chose que l'on regarde sous une lentille. Elles tombent sur le sol, sur les meubles et sur la personne qui se tient dans le faisceau, et l'intérieur du cristal devient l'atmosphère de la pièce, sans rien d'ajouté que le changement d'échelle.
Les photographies présentées ici viennent des premiers essais à la maison, avec un projecteur, un mur et la lumière que le projecteur renvoie. Elles relèvent de la même question que la chambre noire et le microscope, celle de savoir comment la lumière, en traversant la matière, fait l'espace où nous vivons.